Vulnérabilité des hommes ayant des pratiques homosexuelles à Dakar

Christophe Broqua

Transcriptases, août-septembre 2004, n° 117, p. 11-14.

A propos de :
Niang C.I., Tapsoba P., Weiss E., Diagne M., Niang Y., Moreau A.M., Gomis D., Wade A.S., Seck K., Castle C., « “ It’s raining stones ” : stigma, violence and HIV vulnerability among men who have sex with men in Dakar, Senegal ». Culture, Health & Sexuality, november-december 2003, vol. 5, n° 6, p. 499-512.


Le point de vue selon lequel l’épidémie de sida en Afrique se répandrait exclusivement par transmission hétérosexuelle ou verticale a longtemps très largement dominé, et ce n’est que récemment qu’a été démontrée et admise la part non négligeable des contaminations iatrogènes. En revanche, parmi les préjugés accablants qui ont marqué les conceptions occidentales, mais aussi autochtones, de l’épidémie sur ce continent, celui posant l’inexistence des comportements homosexuels est encore loin d’être levé. Ils sont pourtant fréquents dans bien des pays d’Afrique comme le montrent différentes études, récentes ou anciennes (notamment produites par les sciences sociales). Mais à défaut d’enquêtes épidémiologiques, on ignore encore aujourd’hui s’ils contribuent à la diffusion du VIH/sida.
La recherche de Niang et al.1 est donc loin d’être la première à faire état de comportements homosexuels en Afrique2, mais elle présente quelques caractéristiques qui la distinguent des travaux antérieurs : son ampleur (il s’agit d’une enquête à la fois qualitative et quantitative), le fait d’avoir été menée principalement par des chercheurs africains, et surtout le fait qu’elle s’intéresse à la gestion des risques liés au VIH/sida chez les hommes ayant des pratiques homosexuelles3. Il s’agit en outre de la première recherche d’envergure menée sur ce thème dans un pays d’Afrique francophone. Au Sénégal, elle a été précédée d’une enquête qualitative réalisée par un chercheur hollandais durant les années 19904 et a été contemporaine d’une étude exploratoire conduite pour l’Observatoire socio-épidémiologique du sida et des sexualités de Bruxelles5.
L’objectif de l’enquête était triple : accroître les connaissances concernant la sexualité des hommes qui ont des pratiques homosexuelles en Afrique ; identifier les facteurs de vulnérabilité face aux ISTs et au VIH/sida ; utiliser ces connaissances pour sensibiliser les décideurs politiques et les responsables de programmes afin que soient élaborées auprès de cette population des actions ciblées et non stigmatisantes.
La recherche s’est déroulée en quatre étapes :
- durant une première phase de prise de contact, les enquêteurs se sont rendus dans différents lieux fréquentés par des hommes ayant des pratiques homosexuelles (bars, cafétérias, restaurants, lieux publics);
- des observations ethnographiques ont été effectuées dans 19 lieux où se rencontrent des hommes ayant des pratiques homosexuelles. 23 entretiens non structurés ont été réalisés avec des personnes qui interagissent avec cette population (tenanciers de bars, travailleuses sexuelles, serveurs, chauffeurs de taxi, mannequins…), avec certains de ceux qui y occupent des positions de mentor, de leader ou de célébrité, et avec des responsables d’ONG ou de programmes de lutte contre le sida. 18 entretiens semi-structurés ont ensuite été réalisés avec des hommes ayant des pratiques homosexuelles, ainsi que 8 études de cas approfondies;
- la phase d’enquête quantitative a permis d’interroger 250 hommes à partir de questionnaires structurés. Les participants devaient être âgés de 18 ans au minimum et avoir déjà eu des pratiques homosexuelles. Ils ont été recrutés par la méthode dite boule de neige ;
- une dernière phase a été consacrée à des discussions de groupe, afin de recueillir des informations sur les comportements sexuels et les attitudes de la « communauté » à l’égard des hommes interrogés. Il s’agissait en outre de susciter des réactions à propos des matériaux collectés et de débattre d’éventuelles actions à mettre en œuvre.
Les hommes interrogés avaient entre 18 et 53 ans (âge moyen : 25 ans). 82% étaient célibataires et 15% mariés, dont certains polygames. 25% avaient des enfants. Le niveau d’éducation est qualifié par les auteurs de « relativement bas » : 15% n’ont jamais été scolarisés, 55% n’ont pas achevé l’école primaire. Les enquêtés ont déclaré différents niveaux de revenus et des professions variées telles que : athlète professionnel, mécanicien, artiste, manœuvre, commerçant, marabout, étudiant. 24% étaient au chômage.
Parmi les limites de l’enquête indiquées, les auteurs soulignent les biais de sélection : 83% des répondants avaient moins de 30 ans, ce qui s’expliquerait par le fait que les enquêteurs étaient jeunes et pouvaient susciter, chez les hommes plus âgés, une réticence à être interrogés par des cadets. Ils en concluent que leur échantillon n’est pas représentatif de la population des hommes ayant des pratiques homosexuelles à Dakar. Il reste que le processus de recherche tel qu’il est décrit peut sembler idéal (observations ethnographiques – entretiens – enquête quantitative – discussions de groupes) ; cependant, on aurait aimé savoir si des obstacles à sa réalisation ont été rencontrés, et quelles ont été les conséquences de l’étude pour les participants.

Le premier rapport homosexuel a souvent eu lieu durant l’adolescence avec un homme plus âgé, issu de l’entourage ou récemment rencontré. L’âge moyen de cette première expérience était de 15 ans (de 7 à 31 ans). Le fait le plus notable est que pour un tiers des répondants, l’homme faisait partie de la famille élargie (par exemple un oncle ou un ami des parents).
La première relation sexuelle, comme les suivantes, se trouve justifiée par des motifs variés selon les répondants ; ont notamment été invoqués l’attirance émotionnelle ou physique, le plaisir, ou encore l’argent. La part des relations sexuelles monnayées est en effet très importante : les deux tiers des hommes interrogés avaient reçu de l’argent lors du dernier rapport, tandis que 9% disaient avoir eux-mêmes payé.
Si les pratiques sexuelles ne sont pas décrites, on apprend tout de même que les formes relationnelles de la sexualité entre hommes sont très diverses, et finalement comparables à celles que l’on observe dans les pays occidentaux ; ont notamment été déclarés : monogamie, couple ouvert, multipartenariat.
Par ailleurs, la grande majorité des hommes interrogés ont des relations sexuelles avec des femmes : 88% déclarent avoir déjà eu un rapport de pénétration vaginale, tandis qu’environ 20% disent avoir pratiqué la pénétration anale avec une femme. Dans ce cas également, les rapports monnayés sont fréquents : 21% déclarent avoir donné de l’argent pour leur dernier rapport hétérosexuel, tandis que 13% disent en avoir perçu.

À Dakar, le terme wolof le plus courant pour désigner les homosexuels masculins est « gor jigeen » qui signifie littéralement « homme-femme ». Mais il est vécu (et donc probablement utilisé) comme une injure par les hommes concernés, qui lui préfèrent l’emploi de deux autres termes renvoyant à des catégories socialement définies : « ibbi » et « yoos ». Le premier désigne les hommes qui présentent des attributs féminins, et qui peuvent bénéficier dans différents milieux d’un statut respecté voire valorisé. Le second qualifie le partenaire actif lors d’un rapport sexuel ; il est d’apparence plus masculine et ne se considère généralement pas comme homosexuel. Mais comme le soulignent les auteurs, il s’agit là davantage d’identités et de statuts sociaux que de rôles sexuels effectifs. Des sous-catégories existent également, décrites sans doute trop brièvement dans l’article.
Les données relatives aux violences subies par les hommes interrogées sont particulièrement terrifiantes. 43% disent avoir été violés « hors de leur foyer » ( !) ; 37% l’ont été au cours des 12 derniers mois. 13% déclarent l’avoir été par un policier. Près de 50% ont subi des agressions verbales (injures, menaces) au sein de leur famille, 19% environ au poste de police (tableau 1). Les violences physiques sont également courantes.

Tableau 1 : Pourcentage d’hommes ayant subi des agressions (n = 250)

Source / Cadre de l’agression    
Famille Communauté Poste de police
Agression verbale 49 40 19
Agression physique 28 12 13


En ce qui concerne la gestion des risques liés au VIH/sida ou aux IST, les résultats de l’étude sont également très alarmants. Le niveau de protection est bas et les IST sont fréquentes (la prévalence du VIH n’est pas donnée). Seulement 23% des hommes déclarant des pénétrations anales disent avoir utilisé un préservatif lors du dernier rapport. Chez les hommes qui déclarent un rôle « passif » (réceptif), le pourcentage est plus faible encore : 14%. Le préservatif semble plus utilisé lors des pratiques hétérosexuelles : 37% en ont fait usage lors du dernier rapport sexuel avec une femme.
Parmi les obstacles invoqués, les auteurs signalent notamment la diminution du plaisir, l’interférence avec l’établissement de la confiance, le manque de pouvoir chez certains hommes (notamment les « ibbi »), ainsi que le coût élevé des préservatifs. En revanche, leur accessibilité semble bonne puisque 86% des hommes interrogés considèrent qu’ils sont faciles à trouver. Et ce ne sont pas non plus les connaissances qui font défaut, puisque la quasi-totalité savent que le VIH se transmet par voie sexuelle et 80% mentionnent le préservatif comme moyen de s’en protéger.
À l’inverse, bien que de nombreux symptômes d’IST soient déclarés (42% disent avoir eu des écoulements au niveau du pénis ou de l’anus), les connaissances en la matière sont très limitées. Les hommes concernés cherchent le plus souvent à camoufler les symptômes et à retarder la consultation médicale, en choisissant l’automédication. Lorsque le symptôme est localisé au niveau de l’anus, le risque est grand d’être stigmatisé pour ses pratiques homosexuelles ; certains enquêtés décrivent le mépris avec lequel ils ont été traités et le non respect de la confidentialité qu’il ont eu à subir. En même temps, les médecins sont considérés comme les informateurs les plus fiables sur les IST et le VIH/sida : alors que la radio et la télévision sont les principales sources d’informations, ce sont les centres de soins qui sont le plus souvent cités comme source d’information préférée (31%).

Au total, les relations sexuelles entre hommes à Dakar semblent largement conditionnées par différentes formes de domination qui mériteraient d’être mieux analysées. Tout d’abord le fait que le premier partenaire sexuel soit souvent un homme plus âgé, et surtout un membre de la famille (élargie), suggère que la logique de l’initiation sexuelle est au moins en partie définie par un rapport d’autorité. Ainsi, au delà des justifications explicites avancées par les enquêtés à propos des premiers rapports sexuels, il serait utile d’analyser les relations de pouvoir dans lesquelles s’insère dès le départ l’expérience de la sexualité. Par exemple, la part importante des rapports sexuels monnayés mériterait d’être interrogée ; il est probable qu’une telle transaction ne définisse qu’une des rétributions possibles de la sexualité, et que ces rétributions renvoient à différentes formes de dépendance ou de soumission, répondant à des logiques diverses qui restent à identifier. Le seul fait que les hommes interrogés déclarent plus souvent être payés que l’inverse pour les rapports homosexuels, mais plus souvent payer pour les rapports hétérosexuels, invite à un questionnement sur les liens entre sexualité, rapports de genres et domination. De manière liée, la construction bipolaire de l’identité sociale des hommes ayant des pratiques homosexuelles renvoie elle aussi à une conception extrêmement hiérarchisée de la relation sexuelle, les identités investies étant construites ici à partir de la différenciation des genres ; le fait que les « ibbi » n’aient souvent pas les moyens d’imposer le préservatif illustre la distribution inégale du pouvoir dans la relation sexuelle selon les rôles ou statuts. Plus largement, et très classiquement, on peut supposer que la dimension inégalitaire des relations sexuelles diminue la capacité des plus faibles à se protéger face au VIH ou aux IST.
Il est bien sûr possible de supposer que ces différentes remarques ne valent pas seulement pour les pratiques homosexuelles, mais peut-être pour tout rapport sexuel à Dakar ; c’est pourquoi il faudrait idéalement comparer les résultats de cette enquête avec des données concernant les relations hétérosexuelles ou entre femmes, afin de bien comprendre s’ils concernent spécifiquement la situation des hommes ayant des pratiques homosexuelles ou relèvent plus largement de la « culture des sexualités » au Sénégal. Il serait également utile de comparer ces résultats avec ceux des enquêtes menées dans les pays industrialisés, notamment en précisant mieux la signification sociale de certaines des pratiques restituées qui, soumises à la lecture d’un public occidental (tel que celui de Culture, Health and Sexuality), apparaissent inévitablement mais peut-être trop schématiquement comme de la « prostitution », de « l’inceste », de « l’abus sexuel », etc.
Ainsi, si cette recherche suscite de nouvelles interrogations sur chacune des questions soulevées, ou sur d’autres qui ne le sont pas (prévalence VIH, pratiques sexuelles, connaissance de l’homosexualité par l’entourage, etc.), il reste qu’elle fera indéniablement date ; elle est d’ores et déjà considérée comme un modèle à imiter, en particulier en Afrique de l’Ouest. C’est que ses résultats permettent à tout le moins de mesurer les besoins des hommes ayant des pratiques homosexuelles, tant du point de vue des enjeux de santé (publique) que des situations d’exclusion. Sur le premier aspect, il s’avère urgent de conduire des actions qui incitent à la fois aux comportements préventifs et à la prise en charge médicale. Mais les résultats de l’enquête suggèrent aussi que si l’on veut satisfaire pleinement aux besoins de santé, il convient en même temps de s’assurer que soient dissipés tous risques de discrimination. Sur ce point, dans la plupart des pays d’Afrique, la route promet d’être longue.

1 Voir aussi : Niang C.I., Diagne M., Niang Y. et al., Satisfaire aux besoins de santé des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes au Sénégal. New York : Population Council, 2002 (http://www.popcouncil.org/pdfs/horizons/msmsenegalfr.pdf).

2 Voir : Murray S.O., Roscoe W. (dir.), Boy wives and female husbands : studies of African homosexualities. London – New York : St Martin’s Press, 1998.

3 Voir aussi : Lockhart C., « Kunyenga, “ real sex ”, and survival : assessing the risk of HIV infection among urban street boys in Tanzania ». Medical Anthropology Quarterly, 2002, vol. 16, n° 3, p. 294-311 ; Brody S., Potterat J.J., « Assessing the role of anal intercourse in the epidemiology of AIDS in Africa ». International Journal of STD & AIDS, 2003, vol. 14, p. 431-436.

4 Teunis N., « Homosexuality in Dakar : is the bed the heart of a sexual subculture ? ». Journal of Gay, Lesbian and Bisexual Identity, 1996, n° 1, p. 153-170 ; Teunis N., « Same-sex sexuality in Africa : a case study from Senegal ». AIDS and Behavior, 2001, vol. 5, n° 2, p. 173-182.

5 Sappe R., Le sida et les rapports sexuels entre hommes en Afrique Noire. Bruxelles : rapport de recherche Observatoire socio-épidémiologique du sida et des sexualités, automne 2002 (http://semgai.free.fr/doc_et_pdf/Senegal_Robin_Sappe.pdf) ; Sappe R., « Vulnérabilité des homosexuel(le)s en Afrique ». Transversal, mai-juin 2003, n° 14, p. 13-17.

Copyright Christophe Borqua © 2004


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